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"La gauche racialiste"

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compte-rendu de Laurent Joffrin dans Libération

Pour Manuel Boucher, la pensĂ©e dĂ©coloniale a pour but d’importer en France le modĂšle multiculturaliste anglo-saxon. Un danger pour l’universalisme des droits de l’homme.

La lutte des races va-t-elle remplacer la lutte des classes ? Pour dĂ©noncer cette sinistre perspective, Manuel Boucher, professeur de sociologie Ă  Montpellier, publie un livre utile. Au moment oĂč la lutte des classes, justement, ressuscite de maniĂšre spectaculaire aux carrefours des routes, il rĂ©fute de maniĂšre claire les thĂšses de cette gauche «dĂ©coloniale», trĂšs minoritaire mais trĂšs bruyante, qui prĂ©tend, Ă  toute force, ramener Ă  la division ethnique l’ensemble des conflits qui traversent la sociĂ©tĂ© française. Manuel Boucher est un universitaire et militant de gauche, proche de l’école tourainienne illustrĂ©e notamment par Michel Wieviorka, mĂȘme s’il revendique aussi des influences «marxiennes» et des tropismes libertaires. Il a lui-mĂȘme menĂ© le combat antiraciste dans son jeune temps, et puise dans son expĂ©rience autant que dans le savoir acadĂ©mique.

AppuyĂ©e sur les «études postcoloniales» menĂ©es dans le monde depuis l’Ɠuvre pionniĂšre d’Edward W. Said, la gauche dĂ©coloniale stigmatise la persistance des prĂ©jugĂ©s et des schĂ©mas coloniaux dans nos sociĂ©tĂ©s pour critiquer leur rĂŽle dans la condition faite aux minoritĂ©s issues des anciens pays colonisĂ©s. Jusque-lĂ , rien que de lĂ©gitime et tout antiraciste consĂ©quent aboutira aux mĂȘmes constats. Ce qui cloche, c’est la thĂ©orisation systĂ©matique et arbitraire de ces rĂ©alitĂ©s, effectuĂ©e par cette gauche «ethnicisante» pour lire les conflits contemporains. PlutĂŽt que de s’en tenir Ă  la tradition universaliste qui fonde la lutte pour l’égalitĂ© des droits et des conditions, la gauche dĂ©coloniale la rejette comme «blanche», au profit d’une vision essentiellement communautaire, culturelle et mĂȘme raciale des dĂ©mocraties (comme si le racisme Ă©tait le monopole des dĂ©mocraties occidentales, ce qui est pousser loin le simplisme). C’est ainsi que ces intellectuels et ces militants, situĂ©s en gĂ©nĂ©ral Ă  l’extrĂȘme gauche, prĂŽnent la rĂ©union en un bloc des «minoritĂ©s non-blanches» qui prendraient, en quelque sorte, la place mythologique naguĂšre occupĂ©e par le prolĂ©tariat industriel dans le projet Ă©mancipateur.

Comme cette catĂ©gorie raciale est quelque peu gĂȘnante pour des militants de gauche, on a inventĂ© une novlangue destinĂ©e Ă  apposer une Ă©tiquette nouvelle sur les mĂȘmes groupes. Ainsi, on ne parlera pas de «Noirs» ou «d’Arabes», comme le font usuellement des xĂ©nophobes ou les distraits, mais de minoritĂ©s «racisĂ©es». On ne fustigera pas directement «les Blancs», mais on mettra en avant le subtil concept de «blanchité», censĂ© dĂ©signer non une couleur (?), mais une construction sociale. Byzantinisme sĂ©mantique qui voile en fait une conception tout aussi essentialiste et raciale de la vie en sociĂ©tĂ© et qui revient Ă  dĂ©signer exactement les mĂȘmes personnes, les «minoritĂ©s visibles», Ă  l’aide d’un vocabulaire sophistiquĂ© et bien-pensant.

Ainsi, le Parti des indigĂšnes de la RĂ©publique (PIR), groupuscule mis en avant avec une Ă©trange complaisance par les mĂ©dias tĂ©lĂ©visĂ©s, appelle au «renversement rĂ©volutionnaire» des «racisĂ©s» contre le «pouvoir blanc», ce qui consacre la «lutte des races» dont on se dĂ©fend par ailleurs. On dĂ©nonce la gauche blanche, ou encore les fĂ©ministes blanches, comme si leur appartenance ethnique ou raciale les disqualifiait d’emblĂ©e. Ce diffĂ©rentialisme Ă  connotation raciste aboutit Ă  des contorsions grotesques. Houria Bouteldja, porte-parole du PIR, Ă©tablit une hiĂ©rarchie des victimes et des crimes selon l’appartenance ethnique des protagonistes. Le viol d’une «racisĂ©e» par un «Blanc», Ă©crit-elle, serait plus grave que le mĂȘme viol pratiquĂ© par un «racisé» sur sa sƓur «racisĂ©e» ou par un «racisé» sur une «Blanche». De la mĂȘme maniĂšre, tout en proclamant leur attachement Ă  la libertĂ© d’expression, ces militants refusent toute solidaritĂ© avec les victimes de Charlie Hebdo pour la simple raison que le journal s’est attaquĂ© par ses dessins Ă  la religion d’une minoritĂ© opprimĂ©e. Les juifs, bien sĂ»r, occupent une place Ă  part dans ce pandĂ©monium essentialiste. RangĂ©s tout uniment parmi les «dominants», «blancs» eux-mĂȘmes, ils forment un groupe suspect qui intimiderait la gauche en excipant Ă  tout propos le gĂ©nocide dont ils ont Ă©tĂ© victimes pour consolider l’Etat d’IsraĂ«l et justifier leur position supposĂ©ment dominante. Figure classique de l’antisĂ©mitisme contemporain.

Au bout du compte, montre Manuel Bouchet, ces thĂšses qui ressortissent, selon le mot de Frantz Fanon, du «racisme antiraciste», ont pour but d’importer en France le modĂšle multiculturaliste des pays anglo-saxons (dont on constate chaque jour les formidables rĂ©ussites dans l’AmĂ©rique de Donald Trump
), sur fond de guerre civile froide entre communautĂ©s hostiles. Perspective dangereuse pour Bouchet, pour qui seul l’universalisme des droits humains fournit une base solide Ă  la lutte antiraciste et qui conclut ainsi sa patiente et prĂ©cise dĂ©monstration : «Combattre les processus d’oppression sociale, Ă©conomique, culturelle et raciste ne peut en aucun cas s’accorder avec des logiques populistes tiers-mondistes et racialistes sous peine d’alimenter le cercle vicieux des haines identitaristes.» On ne saurait mieux dire.

 

Laurent Joffrin

MANUEL BOUCHER LA GAUCHE ET LA RACE L’Harmattan, 284 pp., 29 €.

Mise Ă  jour le Lundi, 17 DĂ©cembre 2018 08:20  

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